Rencontre avec Jacques Lacquemanne

Posté le Monday 25 Nov 2013 par thomas

DSC_0172mini Si depuis quelques années de nouvelles marques relocalisent à Romans-sur-Isère, capitale de la chaussure, notre ville a été marquée par les fermetures passées. Jacques Lacquemanne, ancien directeur de l'entreprise Charles Jourdan, illustre fabricant local de chaussures ayant fermé en 2007, nous a soutenus dés le début du projet en pré-commandant ses sneakers 1083 ! Comme un symbole et pour le remercier de son soutien, j'ai profité de lui livrer l'une des premières paires de nos baskets fabriquées à Romans pour en savoir plus sur son parcours, et apprendre de son expérience.

 

Prénom : Jacques Nom : Lacquemanne Sneakers 1083 : Couleur taupe Profession : Retraité, chez Jourdan de 1959 - 1989 Loisirs : Vélo, randonnée, théatre, et bien d'autres choses !

 

Thomas : Pouvez-vous nous présenter votre parcours chez Charles Jourdan ? Jacques Lacquemanne : Je suis entré chez Jourdan en 1959 à ma sortie de l’ESSEC, recruté comme Directeur Commercial Export avec la perspective de voir mes responsabilités s’étendre sur la France quand le responsable en place partirait à la retraite, ce qui s’est produit en 1965. A l’époque, la société était en pleine expansion, développait beaucoup ses marchés, ouvrait des magasins dans les grandes villes et dans différentes capitales européennes, se lançait à la conquête des Etats Unis, concédait des licences de fabrication dans les pays où l’exportation n’était pas possible, toujours avec beaucoup de succès. Elle était dirigée par les 3 frères Jourdan : René, Charles et Roland, sous l’autorité tutélaire de leur père et fondateur Charles Sr. En 1971, les 2 frères aînés René et Charles ayant quitté l’entreprise suite à la cession de la majorité des actions à une société américaine, Roland Jourdan avait été nommé PDG et m’avait appelé à ses côtés à Romans et nommé Directeur Général du Groupe. Grande époque, le succès était là, la communication était innovatrice et faisait école. Roland Jourdan était un grand créateur et concepteur de collections, il avait lancé une politique de diversification dans de nombreux produits : maroquinerie, prêt-à-porter, parfums, etc... Mais cette politique n’était pas toujours parfaitement cohérente, le renouvèlement des collections commença à être un peu décalé, les Américains qui détenaient la majorité des actions du Groupe voulaient céder leur participation. Les tractations avec de nouveaux investisseurs furent longues et pénibles, et c’est finalement des investisseurs suisses qui entrèrent au capital.
Jacques Lacquemanne dans l'émission Performance sur FR3. Source : RomansHistorique.fr

 

T. : Ensuite Jourdan a connu les difficultés que l'on connait, avec le recul à quel moment ça a basculé ? J.L. : Après le départ de Roland Jourdan en 1981, les Suisses mirent en place un nouveau PDG venu de l’extérieur sans expérience de la chaussure et me nommèrent Vice-Président Exécutif. La Société avait encore une excellente réputation, mais les marchés étaient de plus en plus difficiles à maintenir. La concurrence était de plus en plus vive avec l’émergence de nouvelles marques. Il fallut recourir à des contractions de personnel, moments toujours extrêmement difficiles. Mes relations avec le nouveau PDG n’étaient pas excellentes, et je quittai le Groupe en 1985 pour aller chez un concurrent. Les difficultés de Charles Jourdan se précisèrent dans le courant de 1986, le PDG partit, si bien que l’actionnaire suisse me recontacta et que je repris du service début 1987. Mais l’actionnaire, qui n’hésitait pas à fournir les fonds nécessaires se lança, sous l’influence de grands pontes de la mode auto-proclamés, dans une politique débridée de diversification dans des actions de prestige. Son propre Conseil d’Administration en Suisse finit par réagir, si bien que début 1989 je fus proprement “débarqué”. Je ne dis pas que mon départ est la cause première du déclin, il avait commencé avant, avec les rêves fous de devenir une marque de mode, comme un grand couturier. Je pense que nous aurions du nous contenter d’être les premiers dans notre domaine d’excellence, la chaussure et tout organiser autour du produit phare.

 

T. : Comment avez-vous rebondi ? J.L. : J’ai d’abord essayé de rebondir dans la chaussure à Romans. J’ai repris simultanément une moyenne entreprise de chaussures pour femmes, qui avait quelques difficultés, et une petite entreprise qui produisait des chaussures en tressé qui avait déposé le bilan. L’époque n’était pas favorable, le climat des affaires était mauvais, et puis j’avais peut-être un peu présumé de mes capacités. Cette double entreprise fut une catastrophe et se termina en 1992 par la fermeture de ces 2 sociétés avec pour moi des conséquences personnelles graves : j’étais complètement ruiné et je “bénéficiais” de l’opprobre publique. Je quittais alors Romans et revint m’y installer en 2001. Quand j’y revins, je me rendis vite compte que j’étais redevenu “fréquentable”. Mes “exploits” télévisuels à "Questions pour un Champion" – j’ai rempoté la cagnotte, soit 5 victoires consécutives - y ont été, je pense, pour beaucoup ! Et puis, je ne “sévissais” plus dans la chaussure, j’étais devenu un retraité !
Question pour un champion Jacques Lacquemanne

 

T. : La fermeture de Jourdan est un moment douloureux... J.L. : Très douloureux. J’ai soutenu comme j’ai pu les tentatives qui ont été menées. Mais le verdict est tombé en 2007. J’ai un coup au cœur à chaque fois que je passe devant l’usine Charles Jourdan, boulevard Voltaire. Cette société, et plus généralement la chaussure, m’ont tant donné, que j’aimerais leur restituer quelque chose. C’est pour cette raison que je me suis impliqué à fond dans un projet, Cité Cuir Chaussure, dont l’objectif est de perpétuer une mémoire vivante de la chaussure à Romans, avec en particulier un atelier de fabrication que les touristes et les romanais pourraient visiter.
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T : Fort de votre expérience, quels conseils nous donneriez-vous pour continuer de pérenniser 1083 ? J.L. : Produire et vendre un produit de qualité, fiable, de fabrication française, avec du style et une communication dynamique. Et puis il ne faut surtout ne pas tout miser sur le chiffre d'affaires et les résultats financiers. Une entreprise de mode vend un produit, c'est sur, mais aussi du rêve, quelque chose d'immatériel et de passionnel. Une gestion purement financière qui mise tout sur la profitabilité a montré ses limites. Tout ne se met pas en équation ! Il faut savoir investir dans le style et la création, dans la recherche et le développement, se remettre en permanence en question, communiquer, être à l'écoute du marché et des tendances. Il faut aussi avoir du respect pour tous les intervenants du haut en bas de la chaîne : pour le client, pour le fournisseur, pour le concepteur, pour celle ou celui qui fabrique, pour tous ceux et toutes celles qui mettent du cœur dans ce qu'ils ou elles font.

 

T. : En effet, tout cela me parle... Une dernière question au cyclotouriste que vous êtes : l'été prochain j'ai promis de parcourir les 1083 km qui séparent Menton de Porspoder, j'ai su que vous aviez testé le vélo couché il y a quelques jours, quelles sont vos impressions ? J.L. : Bon courage pour les 1083 km ! J’ai effectivement testé le vélo couché. C’est très agréable et ça permet de mieux voir le paysage : on a les yeux qui parcourent le paysage quand sur un vélo, on a plutôt le “nez dans le guidon” ! C’est un peu plus difficile en montée, mais, sur le plat, c’est génial.

 

PS : Pour conclure, je profite de ce 25 juillet pour vous souhaiter une bonne fête Jacques !

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